Bartok : son Mandarin est une merveille

Mercredi 29 mars 2017
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Bartok : son Mandarin est une merveille | Maison de la Radio
Jakub Hrusa dirige non pas la suite du Mandarin merveilleux mais le ballet intégral de Bartok, le 21 avril prochain à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France ; le Chœur est lui aussi de la partie dans cette version originale qui vaut vraiment le détour.

APRÈS L’ÉCHEC PUBLIC rencontré par son opéra Le Château de Barbe-Bleue (achevé en 1912), Bartok composa coup sur coup deux vastes ballets qui comptent parmi ses partitions les plus ambitieuses : Le Prince de bois (composé de 1914 à 1916 et créé en 1917) puis Le Mandarin merveilleux, écrit en 1918-1919 mais créé seulement en 1926 dans une chorégraphie de Hans Strohbach. Un spectacle qui suscita des remous jusqu’au sein de l’Église en raison de la prétendue immoralité de l’argument, dû au dramaturge Menygert Lengyel. Après avoir été rapidement retiré de l’affiche de l’Opéra de Cologne, créé le 27 novembre 1926 à l’Opéra de Cologne sous la direction d’Eugen Szenkar, le ballet fut chorégraphié dans différents pays européens mais ne le fut jamais en Hongrie du vivant du compositeur. Les Hongrois durent se contenter pendant longtemps d’une suite d’orchestre créée le 15 octobre 1928 à Budapest sous la direction d’Ernö Dohnanyi
 
Bartok résume ainsi cette histoire scandaleuse : « Trois bandits contraignent une jeune fille à attirer les hommes dans leur repaire afin de les dévaliser. Le premier est un jeune homme pauvre ; le deuxième n’est guère plus fortuné. Mais le troisième est un riche Chinois. C’est une bonne proie et la jeune fille danse pour le divertir. Le désir du mandarin s’éveille, sa passion s’enflamme ; mais, effrayée, la jeune fille recule. Les brigands attaquent le mandarin, le dépouillent, puis ils l’étouffent sous un édredon et le percent d’une épée. Mais leur brutalité est vaine car ils ne parviennent pas à tuer le Chinois qui continue de considérer la jeune fille d’un œil amoureux et concupiscent. Finalement, l’instinct féminin aidant, la jeune fille cède au désir du mandarin qui, seulement alors, s’écroule et meurt ».
 
L’expression « suite d’orchestre », qu’on utilise pour désigner les extraits que le compositeur isola de sa partition pour la rendre acceptable au concert, n’est pas plus satisfaisante ici que lorsqu’on l’utilise à propos des pièces pour le concert tirées de Daphnis et Chloé de Ravel. À la différence des ballets de Tchaïkovski, Le Mandarin merveilleux est conçu en effet d’un seul tenant et fait s’enchaîner les différents moments de l’action ; la « suite » que Bartok a mise au point reprend environ les deux tiers de la musique du ballet original ; elle s’achève par l’impétueuse danse fuguée qui figure la fuite de la jeune fille que réussit à rattrapper le mandarin, ne retient pas les tentatives de meurtre, omet un épisode choral à bouche fermée, et couronne le tout par une éclatante et brève conclusion.
 
Une pantomime
 
En réalité, Bartok fut ici la victime d’un malentendu comme l’avait été Stravinsky treize ans plus tôt le soir de la création du Sacre du printemps. Ce n’est pas la musique qui fut jugée, c’est le sujet qui fut condamné. Le Mandarin merveilleux est d’ailleurs davantage une pantomime, dramatique et stylisée, qu’un ballet. Le décor urbain et violent est contemporain des ambiances du cinéma expressionniste, avec ses rues noires, ses éclairages crus, ses perspectives inquiétantes, ses murs aux arêtes aigues. Écrin idéal pour concevoir une histoire sanglante, à la fois brutale et édifiante, et composer une musique fiévreuse, aux contours hérissés, d’un entrain rythmique exacerbé, typique d’une époque qui vit la naissance du film Metropolis.
 
« Nulle satire, nulle clameur de haine contre la ville n’ont jamais été si virulentes », estime Pierre Citron. Mais les paysages sonores créés ici par Bartok, avec leurs tourbillons et leur violence de métal, ne sont pas moins troublants que ceux du Prince de bois. La ville et ses épaves est pour Bartok, autant que les jardins enchantés, un stimulant à l’invention musicale.
 
Florian Héro
 
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