J'aimerais dire deux mots à Tchaïkovski

Mikko Frank, directeur de l’Orchestre philharmonique de Radio France s’entretient avec Olivia Gesbert, productrice à France Culture

Mardi 18 avril 2017
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J'aimerais dire deux mots à Tchaïkovski | Maison de la Radio

Olivia Gesberg : Mikko Franck, vous avez accepté de prolonger votre contrat à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France…

Mikko Franck : Ce fut un grand plaisir pour moi de répondre « oui » à cette proposition. J’en suis le directeur musical depuis déjà un an et demi. Nous allons continuer de faire des projets à long terme, avec toujours la même sincérité. Il n’y a pas d’astuce, pas de ficelle dans ce métier, il faut faire de la musique de manière sincère. Sur scène, nous restons humains, nous faisons de notre mieux à chaque fois. Parfois, quelques minutes avant d’entrer sur scène, je me dis qu’il y a quelque chose que je sens mal ; mais tout à coup, la porte s’ouvre, le public est là, et il se produit une étincelle de magie, une énergie vous envahit. Tout concert représente un défi et ressemble à l’ascension d’une montagne. Sur le plan physique, c’est éprouvant ; sur le plan émotionnel, c’est un défi.

O. G. : La saison prochaine, vous allez intégrer des pièces de musique de chambre dans les concerts symphoniques…

M. F. : Un programme de concert peut s’élaborer de différentes façons. Bien sûr, nous voulons établir un lien, et ce fil conducteur peut être de nature historique ; à mes yeux ou à mes oreilles plutôt, il est très important de voir le lien entre les morceaux. Par exemple, le 24 mars dernier nous avons commencé le concert par un septuor. Ce genre de concert, nous en aurons de plus en plus à l’avenir, dès la prochaine saison. Je veux mener des expériences, des concerts avec des configurations différentes, des groupes de musiciens de tailles différentes. Peut-être deux musiciens au départ, puis un peu plus, puis nous pouvons monter jusqu’à cent, cent vingt, cent quarante. Ce qui ouvre de nouvelles possibilités, ce qui permet aussi de proposer différents répertoires lors d’un même concert et de jeter des passerelles entre différentes oeuvres, même si la configuration de l’orchestre est radicalement différente. Mon travail consiste à offrir au public une musique qu’il ne connaît peut-être pas. Mon slogan, si je puis dire, est que le public mérite plus que ce qu’il sait demander. Or, les musiciens du Philharmonique sont capables de travailler tous les types de répertoires, et c’est une caractéristique fondamentale de l’orchestre depuis longtemps.

O. G. : Le travail d’une oeuvre est-il différent, selon qu’il s’agisse d’un compositeur mort ou d’un compositeur vivant ?

M. F. : Il est fascinant de travailler avec des compositeurs vivants parce que nous pouvons les rencontrer et vraiment discuter avec eux de choses que< br/> nous ne pouvons pas aborder lorsque nous travaillons une oeuvre de Brahms. Mais au bout du compte, la différence n’est pas si grande : qu’une partition ait été composée il y a deux cents ans ou il y a un an, peu importe, parce que la musique, nous la faisons aujourd’hui, hic et nunc, pour le public. Nous jouons de la musique d’il y a deux cents ans pour un public d’aujourd’hui, nous l’adaptons et la rafraîchissons à chaque fois pour qu’elle corresponde au public actuel.

O. G. : Y a-t-il un compositeur avec lequel vous aimeriez quand même pouvoir discuter ? Faisons revivre les morts…

M. F. : Tchaïkovski, j’aimerais bien lui dire deux mots. D’abord, je lui dirais que sa Sixième Symphonie, la « Pathétique », m’a donné beaucoup de réconfort, enfant, car j’avais des problèmes de santé et j’ai fait de longs séjours à l’hôpital. Lorsqu’un enfant est malade, on lui apporte un doudou. Moi, à l’hôpital, dans mon lit, j’avais la partition de la Sixième de Tchaïkovski, et cette partition m’a fait un grand bien. Évidemment, j’en porte encore la trace aujourd’hui. Il est naturellement difficile de joindre Tchaïkovski aujourd’hui ; même si j’envoyais un message à piotr.tchaïkovski@paradis. com, je ne recevrais malheureusement pas de réponse !

O. G. : Est-ce justement une des vertus de la musique de pouvoir faire passer la douleur, celle des âmes et celle des corps ?

M. F. : J’aime penser qu’un concert est comme un buffet d’émotions. Le public assiste à un concert pour diverses raisons. Il y a des gens qui recherchent une satisfaction intellectuelle, d’autres qui espèrent un réconfort car ils sont dans une période difficile. Il y a aussi des gens qui cherchent du divertissement. Nous, nous sommes là pour que les gens puissent vivre leurs émotions, quelles qu’elles soient à ce moment. La chose la plus importante pour moi dans la musique est l’émotion, les sentiments. Je ne considère pas la musique, ou quelque forme d’art que ce soit, de façon théorique. De même, j’aime marcher dans la forêt, même si je ne suis pas biologiste. Même si je ne connais pas la structure de chacun des arbres, je peux apprécier les sensations que la nature me donne.

O. G. : Vous êtes l’un des plus jeunes chefs à un poste de directeur musical en France. Vous êtes un surdoué plus qu’un prodige… Qu’est-ce que la musique pour vous ?

M. F. : La musique est ma vie. C’est comme l’air dont j’ai besoin pour survivre. J’ai besoin de musique autant que d’oxygène. Ma vie, je peux l’envisager sans être chef d’orchestre, mais je ne peux pas m’imaginer vivre sans musique. Chaque jour, nous avons besoin de nourriture, nous avons besoin de boire, nous avons besoin d’oxygène et nous avons besoin de musique. J’adore faire de la musique avec d’autres musiciens et je me sens très privilégié d’avoir comme métier ma passion.

O. G. : Y a-t-il un tempérament finlandais pour vous ?

M. F. : Il est vrai que la Finlande ne compte que cinq millions et demi d’habitants et de nombreux musiciens, compositeurs et chefs d’orchestre. Ma ville natale, Helsinki, est située à côté de la mer. Quand je pense à Helsinki, me viennent à l’esprit la nature qui entoure la ville et le son de la mer. La Finlande est un immense territoire très peu peuplé, ce qui a une incidence sur la nature des Finlandais. Nous sommes habitués à être seuls, à avoir de l’espace pour que chacun puisse se retrouver seul. Et la nature constitue une combinaison fascinante de beauté et de rudesse. Nous, Finlandais, nous sommes particulièrement sensibles à l’importance de la nature, même si elle peut être assez violente envers nous. Prenez la langue finnoise : nous avons de nombreuses doubles consonnes, dans mon prénom par exemple, Mikko. Eh bien, il y a le même mélange de beauté et d’âpreté dans la nature en Finlande.

O. G. : Avant de finir sa vie en solitaire, Sibelius a imprégné son oeuvre des mythologies locales et de l’histoire de son pays. Comprenez-vous qu’il se soit retiré ? Pourriez-vous agir comme lui ?

M. F. : Je le fais chaque année. Mon calendrier, je l’organise de la façon suivante : je travaille de manière très intense, puis tous les étés je prends deux mois de vacances. Je me rends à la campagne en Finlande où en Estonie, là où je vis actuellement. Et là, pas de musique ! Je n’écoute que le son de la nature. Jusqu’à présent, je suis toujours revenu de ces vacances. Peutêtre un jour resterai-je dans la nature. J’ai besoin de ces grandes parenthèses pour me plonger dans les sons de la nature et pour profiter du silence.

O. G. : Il y a quand même le bruit du moteur, car vous avez aménagé un bus pour circuler tout au long de l’été. Écoutez-vous de la musique en conduisant ?

M. F. : Oui, de tout mais jamais de musique classique, car je risquerais de lâcher le volant pour agiter les mains ! Vous l’avez dit, c’est un bus, donc il faut vraiment garder les deux mains sur le volant.

O. G. : Votre vie de chef d’orchestre implique aussi un certain nomadisme…

M. F. : Je n’aime pas le voyage, mais j’aime bien être à des endroits différents, rencontrer des gens différents, de culture différente. Le déplacement est un mal nécessaire dans mon métier. Évidemment, je suis loin de chez moi pendant de longues périodes. Mais même en voyageant il est important de trouver la paix en soi, j’aime penser que le chez-soi n’est pas un endroit physique, mais plutôt un état d’esprit.

O. G. : Au fait, quelle est la définition du chef d’orchestre ?

M. F. : Pour moi, la grande mission du chef est d’aider les musiciens à traduire pour le public les désirs et les émotions du compositeur. Je ne pense pas que le chef soit l’interprète, ce sont les musiciens qui sont les interprètes. Bien sûr, d’un point de vue pratique, il faut que quelqu’un soit là pour que tous jouent ensemble et de la même façon, de manière à obtenir une interprétation à l’unisson. Je ne suis là que pour les aider à donner notre interprétation mutuelle au public. La personnalité d’un musicien joue un rôle très important dans l’interprétation. Quand je travaille avec des orchestres différents, l’interprétation est différente. Le chef d’orchestre est peut-être le même, mais les musiciens avec lesquels je joue ont des façons différentes de jouer. J’essaie toujours de trouver une interprétation qui corresponde à la façon naturelle qu’ont les musiciens de joue. Lors des répétitions, j’essaie de ne pas trop parler. Les musiciens ont étudié la musique toute leur vie pour pouvoir jouer et non écouter quelqu’un parler. Donc, autant que faire se peut, j’essaie d’amener les informations par mes gestes, par mes regards, par les expressions de mon visage. C’est par les yeux que j’établis un rapport avec les musiciens. J’aime bien regarder les gens, et par les yeux on peut vraiment être dans le partage, un partage au-delà des gestes. J’aime bien sourire avec les musiciens parce que j’aime la musique et que je les aime, eux.

O. G. : On dit que vous avez une gestuelle plutôt assez sereine…

M. F. : Le chef d’orchestre n’est pas un danseur, il ne doit pas se lancer dans une pantomime de la musique pour le public. Moi, je ne suis pas là pour faire passer directement mon interprétation auprès du public mais, encore une fois, pour aider les musiciens à le faire.

O. G. : Comment avez-vous pris la décision de devenir chef d’orchestre ?

M. F. : À l’âge de cinq ans, je savais que je voulais être violoniste et chef d’orchestre. J’avais pris ma décision. Aujourd’hui je peux voir que j’ai eu raison à 50 %, je suis devenu chef d’orchestre, mais non pas musicien. Rétrospectivement, je me suis rendu compte qu’étudier le violon avait été une préparation au métier de chef d’orchestre. J’ai commencé à être chef d’orchestre à l’âge de dix-sept ans, le violon a donc été assez rapidement mis de côté. J’étais très occupé à diriger et n’avais pas le temps de travailler mon violon, or le violon est un instrument qu’on doit travailler sept heures par jour. Après des mois sans pouvoir vraiment pratiquer, je ne supportais plus de m’écouter jouer. Aujourd’hui, j’ai un instrument plus grand, c’est un orchestre symphonique. Mais tout chef d’orchestre doit bien connaître un instrument. Connaître le violon est particulièrement utile, parce que dans l’orchestre symphonique les violons forment le plus grand groupe. En général, nous avons une trentaine de violonistes sur scène, soit un tiers de l’orchestre.

O. G. : Vous avez cité le silence : quel rôle joue-t-il dans la musique ?

M. F. : Le silence est la meilleure des musiques qui soient. Il n’apporte pas de réponse, il nous questionne. Moi, je prends des vacances assez longues tous les ans, je vous l’ai dit. Lorsque nous sommes dans le silence, nous nous retrouvons face à nous-mêmes et nos pensées. Cela peut faire peur car nous devons nous confronter à nous-mêmes avec nos failles.

O. G. : On a l’impression que vous avez eu un parcours très linéaire, ascendant. Tout s’est passé de manière très fluide, comme votre gestuelle. Pouvez-vous quand même, dans ces vingt ans de direction d’orchestre, identifier quelques moments qui ont été importants, des rencontres qui ont changé le cours du destin ?

M. F. : Chaque personne que je rencontre a une influence, que ce soit un professeur, un collègue ou quelqu’un que je croise dans la rue. Chaque personne, chaque événement a une influence sur nous. Pour moi, le plus important est de vivre dans le présent, non pas dans le passé ou le futur. Le moment le plus important de ma vie, c’est maintenant. Le moment le plus heureux de ma vie, c’est maintenant.

Propos recueillis par Olivia Gesbert

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