Jean-Yves Thibaudet : la carte blanche

Lundi 27 mars 2017
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Jean-Yves Thibaudet : la carte blanche | Maison de la Radio
Après deux premiers concerts avec l’Orchestre national de France, les 15 septembre et 15 décembre derniers, Jean-Yves Thibaudet poursuit sa résidence à la faveur d’une Carte blanche qui lui est offerte les 29 et 30 avril. Et nous donne ici son point de vue sur le comment et le pourquoi de la musique.

JEAN-YVES THIBAUDET, après trente ans de carrière, est-ce que jouer est toujours une fête pour vous ?
Bien sûr ! Jouer de la musique reste toujours un moment de bonheur. Chaque concert, chaque public est différent, c’est une drogue qui fait vraiment partie de notre vie. Je suis très curieux de nature, j’ai accompli beaucoup de choses hors-norme (des disques de jazz, des musiques de films) qui ne font pas nécessairement partie de la carrière d’un artiste dit  classique. C’est peut-être cette diversité qui caractérise mon itinéraire.
 
Que représente pour vous votre résidence à Radio France pendant la saison 2016-2017, dont le point culminant sera la Carte blanche des 29 et 30 avril ?
Cette résidence me touche beaucoup, parce qu’elle a lieu en France, à Paris. Les orchestres français ont une couleur qui est difficile à définir, mais qui n’existe pas ailleurs. Les cordes, par exemple, ont une légèreté, une vitesse d’archet particulières. Je joue avec l’Orchestre National depuis plus de vingt-cinq ans : on se connaît, on a passé parfois des semaines ensemble en tournée, mais cette résidence va bien au-delà des concerts avec orchestre, elle comprend d’autres projets, dont un week-end entier au mois d’avril, avec des programmes que j’ai imaginés, dont certains dans lesquels je vais jouer, comme ce programme de musique de chambre française, mais aussi un concert de jazz auquel je ne participerai pas. Il y aura aussi des manifestations avec des jeunes artistes, trois élèves très talentueux, âgés de treize à quinze ans, venus d’Amsterdam, de la Colburn School de Los Angeles et de Seattle. Cette démarche me tient beaucoup à cœur, elle me rappelle le mentor que fut pour moi Aldo Ciccolini.
 
Pourquoi avez-vous choisi d’inscrire au programme, le 15 septembre et le 15 décembre derniers, le Cinquième Concerto de Saint-Saëns et le Concerto de Khatchatourian ?
Ces deux concertos sortent de l’ordinaire ; d’une certaine façon, ce sont deux œuvres fétiches. Celui de  Khatchatourian est un grand concerto romantique, avec de belles cadences pour le soliste, à mettre aux côtés  de ceux de Rachmaninov ou Tchaïkovski. Il a été composé en 1936, William Kapell ou Rubinstein le jouaient partout, et puis il est un peu tombé en désuétude, je ne sais pas pourquoi. C’est une musique naturelle, instinctive, que Khatchatourian a écrite avec son cœur.
 
Vous adorez le jazz, comme le montre l’invitation que vous avez lancée à Laurent Mignard, et dans le troisième mouvement du concerto de Khatchatourian certains ont trouvé bien des réminiscences et y ont entendu presque du Gershwin...
C’est amusant car je l’ai joué une fois à Minneapolis, et le violon solo de l’orchestre ne le connaissait pas. Après la première répétition, elle me dit : « C’est du Gershwin avec stéroïdes, du Gershwin encore plus musclé ! ». En plus, dans le deuxième mouvement, il y a au sein de l’orchestre  un instrument très particulier: le flexatone, qui imite la scie musicale, et qui évoque vraiment l’Asie centrale. Khatchatourian entendait dans la rue les gens jouer de la scie musicale et voulait reproduire ce son. Le flexatone s’en rapproche le plus puisque c’est un instrument de percussion, avec des petites billes qui vibrent sur un morceau d’aluminium, avec lequel il est très difficile d’obtenir la justesse.
 
Les programmes des deux premiers concerts semblaient être des « autoportraits » : le premier nous emmenait en Asie, en Égypte, en Méditerranée, avec des compositeurs qui ont beaucoup voyagé, qui ont été accueillis à bras ouverts aux États-Unis, tout comme vous…
Le concerto de Saint-Saëns est en effet très international. Dans le deuxième mouvement, on trouve un passage espagnol, puis un passage extrême-oriental. Une petite anecdote : quand j’ai joué ce concerto il y a quelques années avec l’Orchestre de Cincinnati, la bibliothécaire de l’Orchestre est venue me voir à l’entracte de la répétition en me disant : « On a ressorti d’anciens programmes, il a été joué pour le première fois durant la saison 1906-1907 ». Et elle me montre les photocopies : « Monsieur Camille Saint-Saëns au piano ». Il y avait toutes les notes qu’il avait prises, tout ce qu’il avait dit !…
 
Vous résidez en partie à Los Angeles, or dans un texte écrit en 1914 après un voyage aux États-Unis, Saint-Saëns écrit qu’il trouve le public américain « très attentif, silencieux et enthousiaste »…
C’est drôle, ça… Je crois que maintenant les publics sont partout les mêmes. A Paris, les gens sont très enthousiastes. Autrefois on voyageait moins, et les médias n’existaient pas. À présent, le public est plus connaisseur, il va beaucoup au concert... En Europe, on a des centaines d’années de musique derrière nous, mais parfois c’est un peu pesant, car on est peut-être un peu plus conservateur. À une certaine période, je trouvais qu’en Amérique le public était plus jeune, que davantage d’étudiants venaient aux concerts. Mais j’ai l’impression qu’en Europe le le public rajeunit de plus. Je crois que la musique est en elle-même une chose extraordinaire, on a besoin d’elle, on la respire tout le temps. Surtout, au concert, on s’amuse ! Les gens ont parfois peur de ne pas pouvoir apprécier la musique qu’on appelle classique, parce qu’ils n’ont pas étudié : or ils doivent comprendre qu’il n’y a pas besoin d’étudier quoi que ce soit, il suffit d’ouvrir ses oreilles ! Le plus beau compliment qu’on puisse me faire, c’est lorsqu’une personne vient me dire : « Je traverse des moments difficiles, mais pendant deux heures j’ai tout oublié. Vous m’avez fait aller dans un autre monde ». Voilà l’extraordinaire : la musique est un voyage.
 
Vous avez été dédicataire d’un concerto de Guillaume Connesson, puis vous avez créé un concerto de James MacMillan. Avez-vous d’autres projets ?
Bien sûr. Régulièrement, tous les deux ou trois ans, j’essaie d’avoir une nouvelle partition d’un – comme on dit maintenant – « compositeur vivant ». Dans les années à venir je vais créer avec Gautier Capuçon, un de mes amis, un double concerto pour piano et violoncelle de Richard Dubugnon.
 
Vous avez une carrière riche, très diversifiée, qu’aimeriez-vous entreprendre d’inédit ?
Tellement de choses ! Les rencontres me passionnent. J’aimerais imaginer des soirées où il y aurait des chanteurs de variété, des pianistes de jazz, moi... Ou trouver des formules un peu différentes du concert ou du récital, car c’est du déjà vu… La collaboration entre artistes de différents univers permet de se retrouver, d’apprendre et d’être inspiré.
 
Propos recueillis par Anne Foisy
 
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