Kurt Masur, la vie, la musique, la confiance

Lundi 30 janvier 2017
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Kurt Masur, la vie, la musique, la confiance | Maison de la Radio
Le 19 décembre 2015, Kurt Masur nous quittait. Directeur musical de l’Orchestre National de France de 2000 à 2008, il était aussi à l’aise avec la musique de Mendelssohn qu’avec les œuvres de Dutilleux. Le 9 février, Anne-Sophie Mutter lui rend hommage en compagnie de Ken-David Masur, fils de celui que les musiciens de l’orchestre n’oublieront jamais. A cette occasion, nous republions un entretien que le chef nous avait accordé à l’occasion de ses quatre-vingts ans.

KURT MASUR, QUEL REGARD portez-vous aujourd’hui sur la vie et sur la musique ?
— J’ai attendu jusqu’à maintenant pour jeter un regard rétrospectif sur le passé. Si je me remémore tel ou tel instant de ma vie, tout à coup surviennent d’autres images, d’autres souvenirs, et si je pense au commencement de ma vie, à l’époque où j’étais enfant, il me paraît très naturel d’être là où je suis aujourd’hui. Ce qui me rend heureux, c’est que mes amis d’enfance me disent que je n’ai jamais changé. Bien sûr, l’influence de la vie, le temps qui passe et les autres vous modifient à votre insu car vous n’êtes pas toujours en train de vous observer. Les fondements moraux de ma vie m’ont été apportés par mon premier professeur de musique. J’avais dix ans, elle était organiste et c’était une femme de haute moralité. Elle m’a beaucoup appris mais m’a aussi fait comprendre que la musique est le seul domaine où la connaissance n’est pas nécessaire. Il suffit d’un sentiment sincère et profond pour apprécier la musique. J’aimerais prendre un détour et évoquer la vie de Beethoven : sans la musique, cet homme n’aurait pas pu exister, bien sûr à l’époque de sa vie où il était totalement sourd, mais aussi auparavant. Beethoven voulait donner de la joie à ceux qui souffrent, et qu’il ait composé la Neuvième Symphonie alors qu’il n’entendait plus rien est un miracle. Bien sûr, son imagination lui donnait une vision très claire des choses, mais elle lui permettait aussi de ne plus utiliser, comme il le faisait encore dans la Première ou la Huitième Symphonie, de forme héritée de Haydn ou de Mozart. Beethoven connaissait le passé et la merveilleuse tradition, mais on ne peut rien comparer au début de la Neuvième. Dans une lettre à la bien-aimée lointaine, écrite au moment de la Huitième Symphonie, il avoue qu’être aimé et être capable d’aimer n’était pas seulement un rêve mais son grand désir. Ce fut pour moi une merveilleuse découverte de prendre connaissance de cette lettre, mais il suffit après tout d’écouter la musique de Beethoven, et le chant qui porte les sonates pour piano, pour comprendre ce que Beethoven voulait, sans qu’on ait à davantage expliquer. Pour revenir à mes premières années, j’ai eu la chance de pouvoir toucher un merveilleux orgue baroque et de jouer l’Art de la fugue de Bach à quatre mains, ce qui m’a permis de suivre les différentes lignes de la partition et de me rendre compte que la musique de Bach s’appuie sur les chiffres alors qu’elle sonne déjà romantique...
 
C’est le fameux mot de Rameau, « cacher l’art par l’art même »...
— Exactement. C’est pourquoi j’ai beaucoup étudié pour comprendre la manière dont les compositeurs exprimaient ce qu’ils éprouvaient. Et bien sûr, plus j’ai découvert, plus j’ai eu envie d’apprendre, et ce jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi je ne me sens pas du tout tout-puissant.
 
Avez-vous réussi à faire de vos rêves d’enfant une réalité ?
— Oui, et j’éprouve aujourd’hui les mêmes émotions que trente ans ou soixante ans plus tôt en écoutant le même disque ou le même son argenté d’un orgue.
 
Un chef d’orchestre peut-il aussi être un auditeur ? Vous qui passez de longues heures dans l’intimité des partitions, pouvez-vous vous situer en dehors d’elles ? Dans ce cas, qu’entendez-vous ?
— Oui, il m’est tout à fait possible d’écouter et de me laisser séduire par de grandes interprétations. C’est de cette manière également que je conçois l’enseignement aux jeunes chefs d’orchestre. L’enseignement quotidien peut vous rendre aveugle par rapport à votre propre rencontre avec vous-même, et alors vous n’êtes capable que d’imiter. Vous avez besoin au contraire de rencontrer des personnalités qui vous révèlent à vous-même. J’ai rencontré de grands musiciens comme Mravinski, Sanderling, Arvid Jansons, le père de Marris Janssons, ou encore mon ami Klaus Tennstedt. Tous ces musiciens m’ont influencé, d’une certaine manière, en me montrant qu’il y avait différentes manières de concevoir une partition. J’ai assisté aux répétitions de Celibidache à Berlin, qui étaient parfois meilleures que ses concerts car Celibidache, jeune, était très beau, ce qui peut être un danger pour un chef d’orchestre qui a tendance à se mettre en scène lors du concert ! Le contraire d’un Karl Boehm ! Il y a aussi un autre cas très différent, celui de Karajan, qui sculptait le son dans la Quatrième de Brahms.
 
Quel sentiment éprouvez-vous quand vous dirigez ?
— Je ne pense jamais à la technique. Je ne m’intéresse qu’à la signification de l’œuvre, à la manière dont les musiciens de l’orchestre la comprennent. Prenez le War Requiem de Britten, que nous avons récemment interprété, et que je mets parmi les grandes œuvres sacrées de tous les temps : eh bien, l’imagination des interprètes, du Chœur et de la Maîtrise de Radio France et de l’Orchestre National, a su rejoindre ce que le compositeur voulait dire.
 
Qu’aimeriez-vous dire à propos de l’Orchestre National de France ?
— Je suis amoureux de cet orchestre car ce qu’il fait va souvent au-delà des possibilités des autres orchestres. Je me souviens d’une Symphonie pathétique que nous avons donnée au Festival de Montreux en septembre 2006. Bernard Haitink et Anne-Sophie Mutter étaient dans la salle, et ce fut un miracle, même pour moi, un miracle impossible à expliquer. Les musiciens de l’orchestre et moi-même devons bien sûr avoir la même exigence pour résoudre les problèmes qui se posent quotidiennement, et qui se posent d’ailleurs avec tous les orchestres. J’avais fait la même expérience, déjà, avec le New York Philharmonic. Quand chacun, individuellement, est exceptionnel, il faut que tous aient le désir d’apprendre à jouer ensemble, et c’est ce travail que nous avons fait les deux premières années avec l’Orchestre National. A cet égard, la Symphonie pastorale fut mon premier ravissement car je me suis rendu compte que d’autres orchestres pouvaient faire autrement mais qu’aucun autre ne pouvait faire mieux, mais faire autrement. Ce n’était pas seulement dans la forme, dans la manière qu’avaient les musiciens de façonner la musique, mais dans leur imagination, notamment celle des bois, et spécialement dans la « Scène au bord du ruisseau » où chaque instrument est un personnage. On avait envie de s’envoler avec l’oiseau, c’était la vie, sans rien de factice. Mravinski me disait qu’il avait un jour redécouvert la beauté d’une symphonie de Tchaïkovski au bout de trois répétitions, eh bien ce fut la même chose pour moi avec la Pastorale grâce à l’Orchestre national. De même, nous avons refait récemment la Cinquième Symphonie au Musée d’Orsay et c’était stupéfiant. Chapeau !
 
Qu’y a-t-il de particulier à l’Orchestre National ?
— Tout. Il y a dans leur manière de jouer une souplesse, une sensibilité typiquement françaises...
 
Qu’est-ce qu’un orchestre français ?
— C’est un orchestre qui n’aime pas jouer de manière robuste, avec agressivité, mais qui peut le faire quand c’est nécessaire. C’est aussi un orchestre qui aime la beauté en profondeur et non pas seulement en apparence. Maintenant, nous n’avons plus beaucoup à nous parler, lors des répétitions, les musiciens et moi, car nous pensons de la même façon. Ils s’envolent avec moi. Désormais, j’aimerais apporter à l’orchestre la stabilité. Karajan avait apporté soixante musiciens nouveaux à l’Orchestre Philharmonique de Berlin, mais il fallait transmettre l’héritage. Et l’héritage a été transmis car il y avait un noyau de musiciens, comme à l’intérieur d’une prune, qui le portait en lui.
 
Sarah Nemtanu, l’un des deux premiers violons de l’orchestre, dit que vous êtes son père spirituel...
— C’est vrai, il y a cinquante ans entre nous, mais nous avons le même cœur. Quand elle se tourne vers les autres musiciens, tous comprennent ce qu’elle veut. De même, quand elle se tourne vers moi, nous nous comprenons immédiatement. C’est un cadeau pour moi.
 
Qu’avez-vous découvert en France ?
— La peinture : Manet, Monet, Toulouse-Lautrec. Mais aussi la chanson française : j’aime Gilbert Bécaud, même s’il appartenait au show business. C’était un homme électrique, créatif, comme il l’a montré dans une chanson comme Nathalie. Il y a aussi cette belle voix d’alto : Juliette Greco... Je suis sensible aux musiques populaires comme la samba, qui est la voix du Brésil, ou le tango, qui porte un monde de larmes avec lui. Je suis un homme heureux. J’aborde les années qui viennent avec force et confiance grâce à ma femme et à mon plaisir de diriger.
 
Propos recueillis par Christian Wasselin
 
Le concert du 9 février sera diffusé ultérieurement sur France Musique.
 
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