Présences 2017 : les compositeurs emportés par La Tempête

Mardi 7 Février 2017
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Présences 2017 : les compositeurs emportés par La Tempête | Maison de la Radio
The Tempest (La Tempête), publiée en 1611, fait partie des dernières œuvres de Shakespeare. Cette pièce de théâtre énigmatique, s’ouvre sur un naufrage. Une assemblée d’aristocrates échoue sur une île sauvage, habitée par le magicien Prospero et sa fille Miranda. Shakespeare invite les spectateurs à réfléchir sur le théâtre, notamment au travers du personnage de Prospero, son autoportrait. Purcell puis, à notre époque, Kaija Saariaho, ont été inspiré par cette pièce : le concert du 17 février à 20h, donné dans le cadre du festival Présences, fait entendre leur musique.

LA MUSIQUE OCCUPE UNE PLACE TRÈS SPÉCIALE dans La Tempête. Dans le théâtre de l’époque, notamment dans les tragédies les plus douloureuses, la musique instrumentale et vocale reste très présente, pourtant La Tempête se démarque par une exceptionnelle valorisation d’éléments musicaux. On y compte beaucoup de chansons et de danses, selon la mise en scène, et les personnages s’expriment souvent en chantant. Une explication à cela : l’île mystérieuse où l’action prend place, est naturellement riche en bruits extraordinaires et en mélodies merveilleuses « full of noises / Sounds, and sweet airs, that give delight and hurt not ». Dans La Tempête, la musique devient un symbole magique et surnaturel. Un elfe, Ariel, personnage particulièrement intéressant d’un point de vue musical, en est le parfait exemple. Ce serviteur du magicien Prospero utilise son chant pour ensorceler et tromper ses adversaires. Ainsi, nul ne s’étonnera que La Tempête ait inspiré les compositeurs à travers les âges, plus qu’aucune autre pièce de Shakespeare.
 
Par-delà les compositions pour accompagner la pièce elle-même, dont une version par Jean Sibelius chère au peuple finlandais, La Tempête a allumé une étincelle qui a inspiré de nombreuses chansons et des adaptations pour l’opéra, en passant par les œuvres qui courent de Berlioz à Thomas Adès.
 
Lors du concert qui sera donné le 17 février, se rencontrent la musique de La Tempête attribuée à Purcell, et une sélection de chansons de Kaija Saariaho, issues de The Tempest Songbook, le tout représenté dans une ambiance de théâtre de l’époque.
 
Des cadeaux d’anniversaire
 
The Tempest Songbook de Kaija Saariaho est composé pour soprano, baryton et ensemble instrumental. À l’origine, il ne s’agit pas d’une série de chansons pensée comme telle, mais de titres indépendants, offert à des confrères musiciens, d’année en année, en guise de cadeaux d’anniversaires. La compositrice raconte :
 
« J’ai étudié La Tempête de Shakespeare pour la première fois (...) alors que je recherchais un texte pour une pièce d’anniversaire spécialement écrite à l’attention de mon ancien professeur Brian Ferneyhough. J’ai trouvé que le monologue de Caliban était très inspirant et correspondait parfaitement à la personnalité de Brian. Ainsi est né Caliban’s Dream, en 1993.
 
« Au fil des années, je suis régulièrement revenue à La Tempête pour chercher des textes afin de créer de nouvelles surprises d’anniversaire. Petit à petit s’est formée une série, même si cela n’était pas mon idée à l’origine. (...) Toutes les pièces, sans exception, sont des cadeaux d’anniversaire pour des personnes qui sont significatives pour mon art. L’âge de ces personnes, au moment du cadeau, se termine toujours soit par un zéro, soit par un cinq. Je n’utilise chaque âge qu’une seule fois, et toutes les présentations ont été des surprises pour leurs destinataires.
 
Je reviens à La Tempête pour sa galerie de personnages hors du commun et sa palette d’émotions très vaste. Dans La Tempête se trouvent aussi plusieurs descriptions de ce qu’est la musique, et à chaque fois j’y trouve un texte qui correspond à mon besoin. »
 
Les chansons inspirées de La Tempête sondent les états d’âmes de tous les personnages marquants, de Caliban, le sauvage triste, à Ariel, de Miranda et de son cher Ferdinand au magicien Prospero, en passant par le maître d’équipage du bateau naufragé (Bosun’s Cheer).
 
Le théâtre de la Restauration anglaise
 
Quand Charles II rentre à Londres en 1660 et que la monarchie est restaurée, c’est une nouvelle ère qui commence pour l’art anglais. La vie culturelle et mondaine, strictement contrainte durant l’époque puritaine, connaît une renaissance. Les théâtres rouvrent et sur les scènes souffle un vent nouveau. Tout n’est que danse, musique et décors toujours plus grandioses. Pour la première fois, les femmes montent sur la scène de théâtre !
 
Shakespeare reste le favori du public, mais le monde du théâtre donne libre court à la réadaptation des classiques au goût du jour. La classe moyenne, devenue prospère, envahie les théâtres et profite de scènes de danse et de musique prodigieusement inventives. La Tempête offre ainsi d’excellentes possibilités pour le théâtre musical de la nouvelle époque et devient l’objet de convoitise de nombreux auteurs.
 
Des pièces de théâtre de Shakespeare de la Restauration anglaise, La Tempête est certainement celle qui est adaptée le plus souvent. En 1667, une adaptation intitulée L’Île ensorcelée, de John Dryden et William Davenant, sert de base pour la mise au point de nouvelles versions avec différents contenus musicaux. Parfois plusieurs compositeurs travaillent sur la même adaptation, n’hésitant pas à reprendre des musiques préexistantes.
 
L’adaptation de La Tempête la plus fameuse, produite probablement pour la première fois en 1712, reste depuis longtemps associée au nom d’Henry Purcell. Ce n’est guère surprenant : Purcell est en effet le personnage-phare de la musique de théâtre en Angleterre, et certainement l’un des compositeurs les plus appréciés de son époque. De plus, l’œuvre comprend la chanson de Dorinda « Dear pretty youth », que l’on sait avoir été composée par Purcell. Dorinda est un personnage inédit, sœur de Miranda, inventé pour les besoins de l’adaptation de Dryden et Davenant.
 
Les études ont néanmoins prouvé que cette musique, comprenant des danses, des parties de chœur et des arias n’est pas, mise à part « Dear pretty youth », composée par Purcell. Ce qui ne ternit pas pour autant le charme de cette musique de scène, laquelle témoigne de la magie du théâtre du temps de la Restauration anglaise.
 
Le mystère de La Tempête
 
La musique La Tempête attribuée à Purcell est publiée en 1786. Cette croyance est fondée sur des manuscrits anonymes supposément écrits de la main du compositeur. Des publications connues de Purcell, nulle trace de morceaux composés pour La Tempête autre que « Dear Pretty Youth ». De plus, il semble que la musique de La Tempête date du début du 1700, alors que « Dear pretty youth » aurait été publiée dès 1695. Qui donc se cache derrière cette musique ravissante ? Son esprit italien, très novateur pour l’époque, n’est pas typique chez Purcell. Dans la partition, de nombreux détails techniques ne sont pas cohérents avec le style d’écriture. On pense alors à un certain John Weldon. Le nom de ce compositeur apparaît sur des affiches du début du XVIIIe siècle proposant cette pièce. Pourtant il n’y a pas d’autres indices relatifs à La Tempête dans l’œuvre de Weldon. Est-ce que Weldon se serait inspiré librement de Purcell ? Cette explication est plausible, mais pas avérée.
 
John Weldon (1676-1736) serait en réalité l’élève de Purcell. Il arrive au sommet de sa carrière après avoir remporté en 1701 un concours de composition pour lequel il fallait écrire la musique d’un opéra sur le livret de William Congreve Judgement of Paris (Le Jugement de Paris). Son ambition est d’ouvrir le chemin d’un opéra anglophone. Seulement quatre compositeurs participent au concours, dont un proche parent de Purcell, nommé Daniel. Mais mlgré une carrière à la cour du roi couronnée de succès, très peu de compositions de Weldon connaîtront la postérité. De ce que nous savons, nous pouvons aisément déduire que Weldon était talentueux mais inégal, qu’il avait une bonne compréhension du drame, qu’il jouissait d’une bonne oreille et qu’il présentait une grande capacité pour la création de formes musicales très riches. De l’œuvre ayant gagné le concours de composition, nous pouvons noter des similitudes évidentes avec la musique de La Tempête.
 
Auli Särkiö
(traduction : Emma Jalkanen, Bernard Clouteau)
 
Source : Margaret Laurie : « Did Purcell Set ‘The Tempest’? » Proceedings of the Royal Musical Association, 90 (1963-1964), p. 43-57.
 
Le concert du 17 février à 20h sera diffusé en direct sur France Musique.
 
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