France Inter : “Plus qu’un déménagement”

Jeudi 22 mai 2014
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Depuis le 21 mai, France Inter a retrouvé la Maison de la radio. Alexandre Joulia, délégué aux moyens de production et à l'antenne, a travaillé pendant trois ans sur ce déménagement avec deux ambitions : remettre à plat toute la chaîne de production et imaginer l’avenir.

Avec les nouveaux locaux de France Inter, situés aux 6e et 7e étage de la Maison de la radio, en front de Seine, et parfaitement orientés est-ouest, on découvre une radio inédite. De la transparence, des lignes claires, de la lumière.
Alexandre Joulia, vétéran de la Maison, commence sa visite guidée : "Il y a deux endroits où j'aime me perdre : Radio France et Venise."

 Beaucoup de gens m'ont demandé avant le déménagement d'avoir un bureau donnant sur la Seine et la tour Eiffel mais personnellement, j'ai préféré m'installer du côté intérieur de la couronne. J'adore cette architecture qui flotte comme un vaisseau spatial. C'est comme une île. On ne voit plus Paris : il n'y a plus que le mouvement des nuages pour marquer le passage du temps... 

Parlons du déménagement... 

Il y avait un vrai enjeu: on aurait pu être délocalisé à La Plaine-Saint-Denis… mais rien de tout ça n’est arrivé. Il ne faut pas perdre de vue qu’un déménagement, d’un point de vue structurel, permet de réorganiser le travail et de redéfinir la vie d’une entreprise avec tout ce que cela peut impliquer. Je sais que ça peut être dur pour l’ensemble des salariés de vivre dans cette ruche à mettre d’un seul coup en mouvement, mais ça permet également de conserver et défendre une solidarité entre les métiers de la chaîne. Et puis les gens ont cet attachement viscéral au lieu: il y a Radio France d’un côté, la marque, ses chaînes et ses services, et “la” Maison, de l’autre: “ma” Maison de la Radio. Chaque personne ici a un rapport affectif avec le bâtiment. 

Et vous retrouvez cette Maison telle que vous l'avez laissée ? 

Oui et non... En ayant fêté les 50 ans de Radio France et de France Inter, on sent bien qu’on est à une charnière, une charnière liée au numérique, à l’évolution des médias, au fait de pouvoir aujourd’hui par exemple filmer la radio... et tout ça se passe en même temps que le remodelage du bâtiment. Donc, mon objectif sur ce dossier du déménagement, ça a été de pouvoir mettre à plat la chaîne de production. On a quand même passé dix ans à Mangin dans un bâtiment qui, à l’origine, n’était pas conçu pour faire de la radio: c’était une structure «mille-feuilles» classique, sur neuf étages, mais où les gens ne circulaient plus comme ici, se croisaient moins, s’envoyaient beaucoup de mails... Ici, les choses se transmettent aussi dans cette circulation physique, avec un échange extrêmement rapide entre toutes les chaînes et tous les services. On est heureux parce qu’on retrouve nos “cousins” et ça, c’est très important.

On était parti pour cinq ans et on est revenu au bout de dix, il y avait quand même plus de 400 personnes à déménager mais quand ça s’est fait, j’ai senti chaque jour chez les gens un vrai plaisir à revenir. Que ce soit dans les parties neuves ou dans les parties relocalisées, on retrouvait le son, l’ambiance de la Maison, dans les bureaux, dans les couloirs… Maintenant il y a tout un tas de choses qui changent, on doit se réapproprier un fonctionnement où, me dit-on, on marche beaucoup! À Mangin, on se plaignait des ascenseurs…  (sourires) Là, on a un mouvement en continu mais, du coup, on retrouve plein de têtes y compris au sein de la même antenne (certains services étaient séparés par trois ou quatre étages à Mangin).Sans compter nos cousins de France Info qui sont maintenant juste en dessous et qui viennent nous voir, le matinalier de France Musique qui renoue avec l’équipe d’Inter : il y a un vrai échange. Les journalistes, les producteurs, de France Musique ou de France Culture sont au bout, à la porte C (les nouveaux locaux de France Inter sont situés entre les portes F, A et B)... Bref, on a besoin de cet échange. La Maison ronde le permet… C’est très étonnant! Depuis vingt-deux ans que je suis là, soit j’entends «On tourne en rond, ça rend fou!», soit le contraire! 

Et encore, on ne peut pas vraiement faire le tour partout avec les travaux ! Sauf en trichant par la radiale (bâtiment intermédiaire qui trace le rayon entre la tour centrale et le périmètre du bâtiment)… 

Oui, mais la radiale a toujours été vécue comme un cul-de-sac dès lors qu’on perdait cette circulation infinie, à laquelle les gens de radio ont toujours été très sensibles. Et si l’architecture du lieu influence depuis cinquante ans notre façon de faire de la radio, le fait de réinscrire France Inter dans la Maison, le fait d’avoir de nouveaux studios, des studios avec des formes, des volumes différents, ça a forcément une incidence sur le son et sur la façon dont on s’y installe, sur ce qu’on y ressent, le rythme au micro… Certains studios sont ouverts et lumineux, d’autres fermés mais chaleureux : tout ça génère des ondes différentes sur la personne qui va parler dans le micro. Ce choix de scénario est déterminant : en partant de l’architecture de tel ou tel studio, on va pouvoir imaginer une émission en quotidienne avec trente personnes dans le public, des micros qui se promènent, une réactivité avec nos auditeurs... Dans telle autre émission, le soir, on fera du live, ce qu’on fait déjà, mais avec un univers différent. Au 6e, dans le 621, qui est le plus grand studio de France Inter, on va faire par exemple beaucoup plus de sessions live...
 

Le studio 621 de France Inter
 

Le déménagement va non seulement réinsuffler de l'énergie à tous les gens qui sont dans la chaîne mais également donner du piment, de la qualité et du contraste à nos programmes. On a  identifié les besoins et la place de chacun : celle des programmes, celle de la rédaction... Au 6e étage, j'ai volontairement mis le web avec la com', la musique et les partenariats, parce qu'avec le numérique ces services doivent de plus en plus travailler ensemble : ça devient une entité globale. A Mangin, le web était au premier étage et la musique au sixième, mais maintenant qu'on a des concerts filmés et diffusés sur le web, ils ont besoin de travailler ensemble.  

Sur les plans, j'ai dû tenir compte de ces évolutions :c’est bien plus qu'un déménagement, c’est une redéfinition de la chaîne pour les dix ou vingt années à venir. On a aujourd'hui deux régies vidéos. Il y a une salle de réunion derrière le 621 où j'ai décidé de garder un châssis vitré qu'avait fait poser Laure Adler du temps où c'était l'étage de France Culture et qui nous permettrait d'installer en face de la régie son une régie télé provisoire. C'est déjà pensé, du coup tout le monde peut venir trouver ses marques : ça pourrait être le cas en 2017 pour des élections, on l'avait déjà fait pour le débat post-présidentielles avec LCP en partenariat.  

Comment l'espace a-t-il été agencé ?

Au 5e, on a une zone d'accueil des invités VIP, et j'ai suivi une logique d'îlots qui fait que ça paraît plus compact : la rédaction ne souhaitait plus travailler en open space, ça leur donnait l'impression de travailler sur des plateformes téléphoniques (rires). Mais les bureaux n'empêchent pas de travailler porte ouverte. Nous allons mettre en place une signalétique verticale au niveau des portes pour rythmer cet espace et identifier tout le monde. 
 

Eléments de décoration des locaux de France Inter
 

Le pôle web de France Inter travaille pourtant en open space ? 

Oui, c'est un grand volume mais c'est le leur, ce n'est pas un espace de circulation. Je préfère appeler ça un loft. Même si c'est grand, je ne touche pas à leur mode de vie, leur fonctionnement. Le manager de chaque entité avait d'ailleurs besoin de ce schéma d'implantation. Christophe Israël (délégué aux nouveaux médias à France Inter) peut ainsi s'adresser à son service sans avoir à réserver une salle de réunion. Même chose pour les 40 émissions provisoirement relocalisées aux 6e et 7e étages entre les portes B et C, (anciens locaux d'Inter avant Mangin) qui déménageront fin 2015 entre les portes E et F (anciens locaux loués à RFI) dans le prolongement de nos nouveaux locaux et surtout de la partie production de la chaîne. Depuis qu'on est revenu, ces émissions se retrouvent et communiquent ensemble au propre comme au figuré. Toujours cette histoire de portes ouvertes : c'est nécessaire, ça crée un pôle, c'est ce qu'on avait avant ! À l'occasion de  la dernière phase de déménagement, on récupérera aussi un ancien studio de RFI qui nous permettra d'enregistrer en PAD (prêt à diffusion) avec sept ou huit micros. Une fois cette boucle achevée, les directions programme et info de France Inter occuperont alors une position centrale dans la géographie de la chaîne. 

Ce qui est très nouveau aussi, c'est cette transparence des couloirs et des cloisons ?  

Oui et cette clarté m'a semblé extrêmement importante pour la partie rédaction et la matinale. On est dans une rédaction qui, progressivement, prend la lumière, leur conférence de rédaction est à 4 heures et, quand les nuits sont courtes, on peut sentir le soleil entrer par les vitres du studio... Forcément, ça a une incidence sur la vivacité du ton à l'antenne. Et les auditeurs des matinales, ce qui les intéresse, c'est ce rythme, cette partition d'horloger qu'ils suivent intuitivement et qui va à leur tour leur donner un tempo... Sinon, on n'a pas la même réactivité et l'idée, c'est que tous les matins, la rédaction s'éveille et qu'elle donne cette impulsion.

Vous vous êtes beaucoup intéressé à l'ergonomie finalement ? 

Enormément. J'ai beaucoup travaillé avec Sabine Joubert qui est ergonome à Radio France et qui collaborait avec Emmanuelle Bordereau, architecte à la direction de la réhabilitation. Et puis il y a aussi eu tout un travail de communication et de ressenti... Je suis depuis dix-huit ans à France Inter et je gère aujourd'hui à la fois l'antenne et la production, c'est-à-dire tous les métiers techniques et artistiques de la chaîne. Je suis baigné depuis dix-huit ans dans cette humeur, ce climat. Dans chaque chaîne, il y a ces saisons... il y a une température, un microclimat dont il faut tenir compte. Si demain, je devais changer de chaîne, je changerais un peu de pays...

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