Karim Miské. Ici l'ombre

Mardi 12 novembre 2013
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Karim Miské. Ici l'ombre | Maison de la Radio
Texte futuriste mêlant terreur et espoir, ancré dans cette brève période du début des années 90 où l'auteur arpentait les couloirs de la maison ronde.
Avant de faire des films et d'écrire, j'ai fait de la radio. Avec beaucoup de bonheur. Ce texte futuriste qui mêle terreur et espoir, s'ancre dans cette brève période du début des années 90 qui m'a vu arpenter les couloirs de la maison ronde.

Véra Djankovic était ma grand-tante. Il y a quelque chose de troublant à prononcer ces mots ici, dans ce studio reconstitué à l’identique. Horloges, machines, moquette. Gobelets de café. Odeurs. Son studio. Entrer ici, c’est revenir plus de soixante ans en arrière. À l’aube du millénaire. Lorsque Véra y assurait la mise en ondes de la matinale de RFI. Sans elle, sans son incroyable détermination, qui se souviendrait encore de Radio France Internationale ? Alors que la France elle-même a disparu. Comme toutes les autres nations. Mais je m’égare. C’est l’émotion. Évoquer Véra n’est jamais neutre pour moi. Elle était la personne que j’aimais le plus au monde. Celle qui a donné un sens à mon existence. Celle qui nous a tous sauvés.

 Véra.

 Imaginez-la assise derrière cette table de mixage vintage, en ce matin du dernier direct de RFI à partir de la Maison de la Radio. Elle sirote un gin tonic, bien qu’il soit six heures du matin en temps universel. Ce jour là, tous buvaient, pour atténuer autant que possible la douleur de l’arrachement à ce lieu qui comptait tant pour eux. L’ambiance était fiévreuse, électrique. Ravageuse. Il fallait aller au bout de la destruction pour pouvoir renaître. Ailleurs. Un étrange mouvement de pillage généralisé s’était emparé de tous. Journalistes, assistants, stagiaires, techniciens. Pas un qui n’arrachait un bout de moquette, un panneau de signalisation. Un câble de micro. Des gens normaux, insérés, bien élevés même pour certains. Des gens qui n’auraient jamais dérobé ne serait-ce qu’une boite d’allumettes au supermarché, se mettaient à démanteler leur lieu de travail. Dont ils étaient chassés, après deux, dix ou vingt ans de bons et loyaux services. Pas mis à la porte, non, mais chassés à proprement parler de cette maison ronde où ils avaient leurs habitudes depuis si longtemps. En les forçant à partir, on leur enlevait une partie d’eux-mêmes. Qu’ils tentaient comme ils le pouvaient de se réapproprier à travers les objets, les bouts de revêtements dont ils s’emparaient. Véra avait mis de côté une horloge à diodes rouges. Puis elle avait entrepris, grâce à la distance cotonneuse de l’alcool, de regarder les autres. Leur ballet. Ce mélange d’excitation et de désarroi. Le besoin de commettre ensemble ces actes illégaux. S’unir dans l’énergie primitive du potlatch. 

À ce moment là précisément, une vision se forma à partir de la nébuleuse d’images et de mots qui tournait dans sa tête sans relâche. Matrix, Terminator. De Gaulle. L’impermanence des choses. L’abandon de ce lieu avec lequel sa radio faisait corps depuis toujours. La résistance. Elle sut ce qu’elle avait à faire. Une mission encore floue. Inexplicable à quiconque. Noé bâtissant son bateau. Quelque chose comme ça. En deçà des mots. Rien ne pourrait plus la détourner de son chemin.

Grâce à son pass, sa parfaite connaissance des lieux, elle se glissa partout comme une petite souris. Et réussit à faire sortir, le plus discrètement du monde, l’essentiel de ce qu’il lui fallait. Mais vous connaissez tous ce récit. Raconté mille fois. Déformé aussi, bien souvent. C’est pourquoi je suis ici aujourd’hui devant vous. Sortir de la légende et des miracles. Revenir à cette vérité toute simple. Il s’agit de l’histoire d’une jeune femme de trente ans. Libre et lucide. Qui soudain, allez savoir pourquoi, développe un talent de precog. En mode Minority report. Elle voit, elle sent, que le pire est devant nous. Une vision aussi marquante que le moment où le lion s’élance sur la gazelle dans un documentaire animalier de National Geographic. L’avenir de l’humanité lui apparaît comme une inéluctable glissade vers le côté obscur. La sensation l’emporte totalement. Mais elle ne peut mettre des mots dessus. Et même si elle le pouvait, à qui en parler ? Sauf à passer pour une illuminée. Il ne lui reste plus qu’à agir. Faire ce qu’elle sait juste et nécessaire. En attendant le jour où elle rencontrera celle ou celui qui comprendra son idée folle. Et prendra le relais. Elle sait qu’il viendra le moment venu. Car Véra croit. Pas en Dieu, non. Mais en la radio et en l’humanité. Une seule et même chose, à ses yeux. 

Cela se passait en 2013. Mon père avait un an. Mon grand-père, le frère de Véra, vivait dans la maison familiale de Longjumeau. Des dépendances inoccupées, elle fit son antre. Hors des regards, elle bâtit peu à peu son œuvre. Tout en continuant à travailler durant vingt ans à RFI, à Issy-les-Moulineaux, puis plus loin encore. Dans des bâtiments toujours plus modernes et moins incarnés. Véra aimait la vie. Elle souriait beaucoup. Légère heureuse, bien qu’habitée par sa mission. Jamais elle ne s’installa, jamais elle n’eût d’enfant. Jamais elle n’amena personne à Longjumeau.

 En 2035, l’invention de l’hyper-net marqua la fin de toute autre forme de transmission. Plus de bande FM, plus de TNT. Impossible d’émettre quoi que ce soit sans accès au Réseau Global Unifié. Le sinistre RGU venait tout juste de passer sous le contrôle total du Grand État Mondial né du rachat pur et simple des Nations-Unies par un consortium composé de Google, Facebook, la mafia russe, les principales triades chinoises, et les Zetas mexicains qui venaient d’achever leur digestion de ce qui restait de la mafia italo-américaine et dont la narco-alliance avec AQMI était plus solide que jamais. Une forme inédite de totalitarisme. L’alliance mondiale du crime et du IT business sur fond de banqueroute des États-nations. Mais je ne vais pas vous apprendre ce que nous avons tous vécu. Qui parmi nous, les survivants de la radio-révolution, n’a pas vu la vidéo de la décapitation d’un membre de sa famille tourner en boucle sur l’hyper-toile ? Qui n’a pas souffert dans sa chair et son âme de ce régime de terreur numérique ?

 Discrète et énergique, comme à son habitude, Véra avait échappé à la surveillance d’un système qui avait la présomption de croire avoir absorbé l’ensemble de la réalité du monde. En ces années-là encore, les activistes héritiers de l’époque des printemps arabes et autres femen, croyaient pouvoir agir à l’intérieur du RGU. Il leur fallut du temps pour comprendre que l’incroyable espace de liberté qu’avait représenté internet était devenu la plus gigantesque prison qui fut, maintenant que des criminels étaient à sa tête. Des criminels qui avaient réussi à en centraliser le contrôle au moment même du passage à l’hyper-net. Véra seule savait depuis plus de vingt ans que le salut viendrait du dehors. Que si internet avait réussi à faire sombrer l’ordre ancien, il fallait nécessairement sortir de la toile pour se libérer de la monstrueuse société d’hyper-contrôle qu’elle avait, à la surprise quasi générale, engendrée. Échappant à tous les radars, ma grand-tante avait paisiblement achevé son œuvre. Il lui restait à l’entretenir, puis à la transmettre.

 En 2045, je naquis. Là encore, elle sût. Elle eût cette image que j’étais son Néo. Son John Connor. L’année de sa retraite coïncida avec la disparition de RFI. De toutes les radios, en fait. Les maitres de l’hyper-net avaient définitivement éliminé tous les médias qu’ils n’avaient pas eux-mêmes créés. Elle passa les années cinquante à courir les brocantes, à la recherche de vieux transistors ondes longues et moyennes. Dès que j’en eus l’âge, je l’y accompagnai. Puis, l’année de mes treize ans, elle m’initia à son projet secret. Elle m’en fit son successeur. Celui qui pourrait porter la révolte. Comment vous décrire le sentiment particulier qui m’envahit le jour où elle souleva le vieux rideau de fer à manivelle qui protégeait son univers ? Au moment précis où elle alluma les lumières du studio, je sus quel serait mon destin. Quatre ans plus tard, à sa mort. La radio n’avait plus de secret pour moi. Par capillarité, dans l’Essonne, d’abord, puis de plus en plus loin, jusqu’aux confins de l’Europe et du Maghreb, je distribuais des transistors, montais patiemment un réseau. Installais dans des zones reculées, des réémetteurs. Le reste fût un jeu d’enfants. Reprendre les vieilles techniques de l’insurrection des banlieues parisiennes de 2005, celles des révolutions arabes, le tout avec l’esprit de Radio-Londres plus d’un siècle avant ma naissance. En 2065, le jour de mes vingt ans, j’émis pour la première fois. Seul dans le studio de Véra qui nous avait quittés, le sourire aux lèvres trois ans plus tôt, je prononçais les mots qui allaient tout faire basculer. « Ici l’ombre. Les humains parlent aux humains… »  

 La suite, vous la connaissez. Les sbires du Grand État Mondial n’étaient équipés que pour espionner l’hyper-net. Jamais il ne leur serait venu à l’idée qu’une révolution low-tech pourrait faire chuter leur système de murdertainment. Depuis vingt ans que les radios avaient disparu, ils ne disposaient plus des moyens techniques pour repérer les émetteurs. Le temps qu’ils s’en rendent compte, ils avaient déjà perdu une bonne partie du territoire mondial. La guerre fût terrible, nous perdîmes bien des nôtres, mais nous finîmes par l’emporter. Et par balayer ce régime monstrueux. Pour cette génération à tout le moins.

Si nous avons reconstitué le studio dans lequel travaillait Véra en 2013, si je vous ai tous réunis ici aujourd’hui, c’est pour ne jamais oublier d’où l’étincelle de la révolte était partie, avant même que n’existe le système qu’il faudrait un jour abattre. Ne jamais oublier que tout était né sous cette horloge rouge délicieusement vintage. Alors que s’égrenaient les secondes sous le regard mélancolique et légèrement brouillé par l’alcool de celle qui deviendrait ma grand-tante et surtout l’artisan de notre liberté retrouvée.

L'AUTEUR 
Karim Miské, Écrivain, réalisateur et scénariste
 
Karim Miské
© Antoine Rozes

1964 • Naissance à Abidjan
1988 • Economie de la débrouille à Nouakchott - Film documentaire – TV québécoise
1993 • Derrière le voile - Film documentaire – Canal+, RTSR (Suisse), TVE (Espagne), SBS (Australie)
2000 • La parole des sourds (film documentaire – France 2)
2010 • Musulmans de France (film documentaire – France 3)
2012 • Arab Jazz (roman - Viviane Hamy - Grand Prix de littérature policière 2012)
2013 • Juifs et musulmans, si loin si proches (film documentaire - Arte octobre 2013)
 
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